Jeudi 15 mai 2008

« La révolution de la vie quotidienne sera la révolution de ceux qui, retrouvant avec plus ou moins d'aisance les germes de réalisation totale conservés, contrariés, dissimulés dans les idéologies de tout genre, auront cessé d'être mystifiés et mystificateurs. »[1]

Cet appel à l'insurrection hérité des situationnistes semble tenir en son sein les germes des « révolutions » de 1968. En effet, si l'année 1968 n'est pas à proprement parler une révolution puisqu'elle n'aboutit pas à un changement de régime dans aucun des pays ébranlés, elle pose cependant les jalons d'une société moderne, faisant ainsi de cette vague contestataire l'un des tournants du XXe siècle partout dans le monde. De Tokyo à Berlin en passant par Paris et San Francisco, la planète cette année-là se trouve agitée par un mouvement général basé sur des actions parcellaires qui fondent cependant l'ensemble des mutations sociétales qui marqueront l'entrée dans le nouveau millénaire. 1968 signifie alors pour les démocraties occidentales la mise à bas des valeurs archaïques et d'une société patriarcale, mais également l'apogée de revendications nouvelles qui prennent corps dans la contestation.

 

Cependant, la crise politique est un événement par définition imprévu, qui est provoqué par la conjonction à un moment donné de plusieurs chaînes causales. Ainsi, le poids des tensions internationales ne saurait seul expliquer l'ampleur de la contestation soixante-huitarde, concentrée en partie sur cette seule année, mais que l'on peut voir apparaître dès 1965 dans ses formes les plus originales en Italie, et se poursuivre jusqu'en 1974 aux Etats-Unis avec la fin de la guerre du Vietnam. Ainsi, 1968 en tant que symbole représente véritablement une succession de mouvements contestataires qui se manifestent dans plusieurs branches au service d'un grand nombre de causes. De plus, il semble a posteriori que le mouvement ouvrier, l'une des branches essentielles de la crise, ne vise pas à remettre en cause les fondements du régime, mais plutôt à assurer davantage de bien-être aux « classes laborieuses ». Et c'est bien là que se situe l'originalité de ces mouvements : les revendications s'attaquent à un malaise plus profond, un malaise social, culturel et générationnel qui finira par contaminer la sphère politique, sans pour autant jamais la menacer de front. En France, François Mauriac portera ce regard lucide sur les accusations de guerre civile que certain porte sur l'insurrection de mai, la considérant au contraire comme perpétuelle :

« Je ne crois pas qu'il y a plus de haine aujourd'hui chez nous qu'au bon vieux temps. La guerre civile a été froide ou chaude selon les époques mais perpétuelle. »[2]

Ainsi l'année 1968 ne serait qu'un point « chaud » dans l'histoire mondiale au même titre que l'année 1947 ? Mais la compréhension de cette période passe par la nécessité d'un renouvellement épistémologique[3] et intéresse tout à la fois les historiens, les sociologues et les politiques, car le profond symbolisme de cette « marée contestataire » s'avère plus prégnant qu'une simple « révolution manquée ».

 

Dès lors c'est dans la mondialisation des idées, dans la globalisation des contestations que s'appréhende ce mouvement, non pas seulement selon un simple récit historique ou une approche historiographique mais plutôt selon un rapport entre les événements eux-mêmes et leurs suites socioculturelles[4].

 

On comprend alors que l'esprit soixante-huitard se situe véritablement dans une symbolique dynamique qui porte en son sein les mutations nécessaires à une modernisation stable et institutionnelle. C'est-à-dire que toute l'autonomie de cette crise se situerait dans une approche à « géométrie variable » où « l'image démultipliée et la mémoire parcellaire d'un phénomène protéiforme[5] » invitent à penser cette révolution inachevée sous l'angle des évolutions qu'elle revendique. Ainsi 1968 serait davantage un mouvement évolutif qu'un embryon révolutionnaire.

 

Au delà de ces considérations, on observe également que ces actions contestataires ne sont pas l'œuvre d'un peuple ou d'une classe, mais véritablement l'engagement d'une génération qui voit une forte politisation de la jeunesse. Cette génération issue du baby-boom qui vit dans l'ombre de la seconde guerre mondiale et souffre à la fois d'un « complexe d'illégitimité » - Sois jeune et tais-toi - et d'une peur certaine d'une résurgence du nazisme sous les traits amènes d'une démocratie. Ce sont donc ces jeunes prompts à s'engager politiquement qui fonderont le renouveau de la vie politique : la Nouvelle Gauche Américaine, le PSU d'Epinay ou même les Verts en Allemagne.

 

Cependant, les chocs entre les deux blocs sont eux aussi à l'origine de la contestation, en Europe occidentale notamment qui se trouve au confluent des deux mondes (surtout en France et en Italie) mais aussi au sein même des blocs où l'on voit une sorte d'interpénétration des idéologies : le communisme aux Etats-Unis donne naissance au mouvement hippie, tandis que le vent de libéralisme qui souffle sur les démocraties populaires voit éclore le Printemps de Prague. Il serait donc presque hérétique de circonscrire l'ensemble des controverses de cette année au seul Mai français ; en effet, les événements de Mai en France ne sont que symptomatiques d'un mouvement globale, car les thèmes des revendications, pour innovants qu'ils soient, restent véritablement mondiaux.

Il semblerait ainsi que les démocraties occidentales ont développé leurs propres contestations parallèlement à leur développement économique, marquant ainsi une volonté de rupture avec un passé obsolète et des valeurs jugées archaïques.

 

            Cette rupture permet alors d'observer la mise en place de ces nouvelles contestations dont le pluralisme et le foisonnement pourraient être considérés comme un carnaval contestataire, mais c'est véritablement dans le fond de ces revendications que se découvrent certains des plus grands bouleversements sociaux du XXe siècle.

Ainsi, il apparaît que le vaste mouvement de 1968 ait permis de mettre en place les jalons d'une société nouvelle fondée sur l'épanouissement individuel et la recherche d'une certaine justice sociale. Si les événements de Mai peuvent être qualifiés de Révolution manquée, l'impact de leurs contestations sur les systèmes mis en cause ne saurait être minoré, comme en témoigne l'ensemble des réformes mises en œuvre dans les années 1970 et 1980 : légalisation de l'avortement, amélioration de la condition féminine, recherche d'une plus grande égalité raciale, protection de l'environnement,...

 

L'effervescence idéologique de cette période résonne encore dans les consciences, si bien qu'encore aujourd'hui, c'est souvent un point de référence pour les tendances politiques, comme le fut en son temps l'affaire Dreyfus en France. Dès lors, les revendications des soixante-huitards ont montré la voie pour l'élaboration d'une société nouvelle, même si leur héritage reste contesté, voire « impossible »[6]. Lors même que certains appellent à « liquider » l'héritage de 1968, on constate au XXIe siècle que celui-ci reste considéré comme un véritable acquis universel, bien que non consensuel, montrant ainsi que les mutations sociologiques issues de cette époque contestataire sont encore à observer. Les revendications d'alors étaient bien celles d'un état de nécessité, dénonçant l'autoritarisme d'une puissance paternelle ou l'hypocrisie bourgeoise des sociétés occidentales. Mais si les revendications sociales apparaissent comme légitimes, on peut parfois y voir un « héritage impossible », considérant que les répercussions de ces évolutions sociales sur les générations futures pourraient être plus néfastes qu'on ne le pensât de prime abord. Le ralentissement de la croissance pesant inexorablement sur les plus jeunes dont les chances de progression en terme de revenus, de mode et de genre de vie, sont d'autant plus durablement freinées qu'ils seraient victimes d'une intense redistribution des richesses où la solidarité intergénérationnelle se fait à rebours jusqu'à une « spoliation des jeunes par les vieux[7] ».

 

Cependant, l'ensemble des critiques à l'encontre de cette marée protestataire participe à l'élaboration du mythe que cette fin des Sixties constitue. Car c'est dans le symbole que se retrouve la puissance contestataire comme si tout incitait à l'engagement : la guerre, la sexualité, la culture, l'environnement familial... Car la politisation de la jeunesse, la révolte des femmes et même la rébellion des noirs-américains sont autant de sujets de fantasmes qui renvoient l'évènement au mythique, voire au légendaire. C'est donc à un travail nécessaire de « démythification » que renvoie Michael SEIDMAN[8], sans en « liquider » les valeurs, il convient d'en comprendre et d'en nuancer un certain nombre d'idées reçues.

 

Pour autant, l'ère 68 reste bien le temps d'une révolution culturelle occidentale qui a poursuivi et renforcé nombre des évolutions amorcées dans les années 1950. Cette révolution n'est pas antinomisme, mais au contraire la recherche d'une certaine éthique juridique et institutionnelle, d'une autonomie du citoyen, comme en témoigne la critique éthique de la politique mise en place par les nouveaux philosophes comme Emmanuel LEVINAS, ou encore le développement de l'humanitarisme et du solidarisme.

 

Ainsi les observations que l'on a pu faire sur cet héritage contestataire contestable ne peuvent se départir d'une forte dimension passionnelle laissant penser que toute la mesure de ces événements n'a pas encore était prise et retentit encore aujourd'hui : que ce soit dans le discours de Nicolas Sarkozy le 2 Mai 2007, ou dans les débats des primaires démocrates américaines. L'imaginaire des Sixties reste profondément ancré dans les mentalités, et ce à une échelle mondiale, prouvant ainsi que la pensée contestataire ne se fonde pas de la même manière avant et après 1968.



[1] VANEIGHEM, Raoul ; Traité de savoir-vivre à l'usage des jeunes générations ; Gallimard ; 1967.

[2] MAURIAC, François ; Le dernier Bloc-Note, 1968-1970 ; Flammarion ; 1971.

[3] « L'histoire culturelle proprement dite, celle des pratiques symboliques, des conduites collectives et des rituels, demande d'autres méthodes et appelle d'autres formes d'investigations dont les historiens ne sont pas familiers. [...] C'est dire que, pour saisir dans toutes leurs dimensions les événements de 1968, l'histoire doit se renouveler elle-même profondément. » PROST, Antoine ; « Acteurs et Terrains du mouvement sociale » ; in dir. TARTAKOWSKY, Danielle ; 1968, exploration du Mai français ; Paris ; L'Harmattan ; 1992 ; 2 vol. ; p.12.

[4] DREYFUS-ARMAND, Geneviève (dir) ; Les années 1968 : le temps de la contestation ; Complexe ; 2008 ; 450p.

[5] BRILLIANT, Bernard ; Intellectuels : l'ère de la contestation ; in Le Débat, n° 149, Mars-Avril 2008, p. 44

[6] Le Goff, L'héritage impossible.

[7] CHAUVEL, Louis ; Le Destin des générations ; Paris, PUF, 1998, p. 246

[8] SEIDMAN, Michael ; The imaginary Revolution ; Berghahn Books, Oxford & New York, 2004.

par So Long publié dans : Vis ma vie de bloggeuse intelligente communauté : Wild Bloggeuz
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